J’ai plus de vie que tu n’as de vide

le 23/05/2022

Intermèdes-Robinson

Dans une société du déséquilibre , qui tourne à l'envers et qui produit de plus en plus d'exclusion, l'intervention socioéducative doit être volontariste, inconditionnelle et durable. Ce qu'il s'agit de produire, c'est de la résilience. Exemple

J’ai plus de vie que tu n’as de vide

Insécurités

Ca commence par une grande insécurité; une insuffisance massive de l’environnement. Un quotidien qui brise toute attente, qui rend impossible , autre chose qu’un inacceptable quotidien . Tout se répète et rien n’arrive. Attendre supposerait d’avoir connu autre chose, d’avoir brisé le cercle de l’impossible. Ca commence par un temps interminable qui ne s’écoule plus car il fait problème. Ca commence par la pesanteur de l’exigence de chaque matin, de chaque instant, de chaque jour.

Le trop plein de chaque instant, l’inévitable imprévisibilité de tout ce qui peut survenir, rend le temps vide, l’avenir lointain , la vie, insaisissable.

Celui qui s’y confronte, l’enfant en premier, ne peut se construire sur un tel chaos; rien pour se tenir: rien qui résiste; rien à quoi s’accrocher ; aucun rêve ne se réalise.

La seule possibilité de survie est de se faire plus glissant que tout ce qui glisse, de devenir chaos soi même , de se fondre dans ce qui s’effondre.

Le sens du réel s’installe ; il épuise tous les efforts; il consomme toutes les secondes.

Aucun imaginaire n’est possible car il faudrait baisser sa garde, présenter le flanc, perdre un semblant de contrôle.

Tu t’oublies.

Injustices

Puis vient la rencontre avec les institutions, avec tout ce qui devrait promettre du prévisible, de l’organisation, du temps pour s’accomplir.

Les espoirs renaissent ; l’ombre du possible ressurgit comme une promesse. Il devient possible et beau d’attendre. A défaut, on appelle ça l’espérance.

Des mots font sens; ils sonnent bien; ils résonnent . Il est question d’attention, de continuité, d’engagement, d’égalité. La promesse est formelle; elle est belle, on s’y accroche.

Petit à petit , tout cela aussi se délite. Les malentendus s’installent; la souffrance de décevoir. Les attentes déçues. Les belles rencontres se perdent; les années se finissent et ne débouchent sur rien. Petit à petit , tout ce brillant s’écaille, et laisse place à un sentiment d’injustice, une sorte de trahison. Il y a des trous dans le système. La promesse d’attention était vaine, limitée, règlementée, sans garantie. La colère éclate, et puis, plus rien.

Tu renonces

Inexistence

Le plus simple est de laisser faire; la vie nous sépare; la vie nous éloigne; elle tue un à un tout ce dans quoi il était inutile d’espérer.

Une douce certitude du pire s’installe . Elle semble économiser les regrets. garder la vie pour plus tard; garder la vie pour trop tard.

Plus simple de nager dans le courant, d’anticiper les échecs, de s’économiser les déceptions. Plus simple d’attendre le pire, comme cela, comme une simple valeur par défaut. Ne plus rien attendre , dormir , enfin…

Tu t’abandonnes

Résilience

Une rencontre, un regard. Un sentiment diffus que ce qui n’est pas dit soit entendu; que ce qui n’est pas montré soit vu. Un espoir que ce qui n’est pas encore pensé soit déjà compris, attendu, accepté. C’est une rencontre avec un autre, c’est à dire un étranger. Quelqu’un suffisamment loin pour qu’un pont nous relie.

Quelqu’un de suffisamment proche pour qu’il soit là, pas seulement maintenant mais tout le temps. Le tout du temps recrée le temps.

Quelqu’un de suffisamment ancré dans la connaissance des empêchements de la réalité, qurelqu’un habitué, avisé de la difficulté de tout changement; pour simplement y croire.

De l’impossible, il donne du possible. Avec une énergie plus forte que le cours du courant; plus forte que l’incrédulité; plus forte que tous les obstacles qu’on va y mettre; juste parce qu’on n’y croit pas encore.

Les envies reviennent: envie de jouer, envie d’oser, envie de parler, et d’en rire. Envie d’en dire et de durer.

Le coeur s’ouvre un peu et c’est un flot de pleurs qui sortent en premier. Mais c’est déjà un soulagement , car on a dépassé le stade où on était anesthésié.

Quel était ce trou dans lequel je suis tombé? Quelle est cette perte dont je suis inconsolable? Pas de ce qui a été , mais de ce qui n’a pas été et il n’y aura pas assez de temps pour l’exprimer.

Tu renais.

Laurent OTT


Commentaires

Vous devez être connecté ou posséder un compte pour pouvoir laisser un commentaire

s'inscrire

ou

se connecter
logo blanc